12. Perdus en mer

Au petit matin, c’est Goy qui réveilla l’équipage. Il était complètement paniqué :

— Les hippocampes ! Nos chevaux marins ont disparu !

— De quoi parles-tu, Goy ? demanda Banry en ouvrant difficilement les yeux.

— Je ne pouvais pas dormir, alors je me suis dit que j’allais essayer de rétablir l’équilibre dans l’attelage de chevaux marins. Je suis descendu avec une échelle de corde pour m’apercevoir que nous n’avions plus d’hippocampes. Plus un seul !

— Nous voilà dans de beaux draps ! maugréa Rutha qui avait entendu.

Banry alla constater par lui-même les dires de Goy. Effectivement, les hippocampes s’étaient détachés de leurs attelages et avaient pris le large. Sans eux, privé d’un moyen de propulsion, le navire n’était plus qu’une simple coquille flottante. Que faire maintenant ?

Même si Amos possédait des pouvoirs sur l’eau, l’air et le feu, ceux-ci ne pouvaient pas lui servir à grand-chose dans le cas présent. Il n’était pas encore assez puissant pour générer des rafales capables de déplacer le bateau.

Le garçon essaya d’appeler de nouveau les Kelpies. Malheureusement, cette fois, son message ne fut pas relayé et demeura sans réponse.

— Nous sommes bloqués ici ! constata Banry avec un certain désespoir dans la voix.

« Qu’allons-nous faire ? demanda nerveusement Hulot. Les provisions diminuent et nous manquerons bientôt d’eau potable.

— Je ne sais pas ! avoua Banry en baissant la tête. Quelqu’un a une idée ? Amos, ta magie peut-elle faire quelque chose pour nous ?

— Je ne pense pas, répondit le porteur de masques. Je réfléchis mais j’ignore comment nous sortir de là. Mes pouvoirs sont encore limités. J’ai essayé d’extraire le sel de l’eau de la mer afin que nous puissions la boire, mais je n’y arrive pas ! Si je possédais les autres pierres de puissance du masque de l’eau, j’y arriverais certainement.

— Si je comprends bien, lança Hulot, un peu paniqué, nous sommes condamnés à rester sur ce bateau en attendant un miracle !

— Je crois qu’il se produira sûrement quelque chose de positif, assura Banry. Nous avons connu pire, non ? Depuis que nous sommes partis, nous avons rencontré une sorcière, des hordes d’araignées et des serpents de mer. Tout ça en plus de l’Homme gris et de l’incendie de notre drakkar ! Nous avons perdu nos amis et maintenant, nous voilà prisonniers de ce navire, en pleine mer. Nous ne pouvons fuir ni d’un côté ni de l’autre. Économisons notre énergie, notre salive, et protégeons-nous du soleil. Voilà ce que je conseille…

— Installons-nous dans la cale, proposa Rutha en prenant ses affaires. Nous y serons à l’ombre.

— J’aimerais bien vous annoncer qu’il y a une île près d’ici, ajouta Kasso, mais je n’ai pas de carte de cet océan.

— C’est bête, soupira Goy, j’aimais bien conduire ce bateau… Et maintenant, nous sommes confinés ici !

L’équipage s’installa dans la cale et l’attente commença. Toutes les heures, Banry montait sur le pont pour scruter l’horizon. Il cherchait une île, un grand récif ou une terre hospitalière. Rien. D’heure en heure, il n’y avait rien à portée de vue.

*   *

*

Une semaine passa sans que la situation ne s’améliore. En regardant les étoiles, Kasso remarqua que le bateau n’avait pas bougé d’un poil. Dans un océan, il y a normalement des courants marins qui déplacent les navires. Les vagues et le vent font dériver tous les objets flottants, les petits aussi bien que les gros. Mais le navire des Kelpies demeurait immobile. On aurait dit qu’une immense ancre le retenait prisonnier. Pourtant, Goy et Banry avaient plongé pour vérifier si quelque chose empêchait le navire d’avancer et ils n’avaient rien trouvé.

— Il semble que les dieux soient contre nous ! déclara Banry.

— Nous sommes les jouets d’un dieu qui désire notre mort, continua Kasso. Il n’y a pas de solution… Ce navire sera notre tombeau !

— Je savais que je devais rester à Upsgran, marmonna Hulot. Jamais je ne reverrai mon potager et mes fleurs. Il sera inscrit dans les grandes légendes de ce monde que Hulot Hulson, l’homme qui tua le dragon de Ramusberget d’un seul coup d’épée, disparut misérablement en mer.

— Nous sommes les victimes d’une machination de Loki et, à moins de pouvoir voler, soupira Rutha la Valkyrie, nous sommes morts.

— À moins de pouvoir voler ! s’écria Amos. Mais oui, pourquoi n’ai-je pas pensé à cela avant ?

Le garçon se précipita sur le coffre de la sorcière et l’ouvrit :

— Bon. Je tente de vous expliquer mon idée au meilleur de mes connaissances. Premièrement, dans ce coffre, il y a une foule de potions et de poudres, d’huiles et d’étranges mixtures. Évidemment, je ne sais pas comment les fabriquer mais, avec l’aide du grimoire, je peux sans doute les utiliser. On en a la preuve avec le dragon que j’ai rapetissé et qui est toujours dans son bocal. Dans ce grimoire, il y a la formule avec laquelle Baya Gaya s’est transformée en corbeau.

— Jusque-là, dit Banry, nous te suivons… Continue !

— Cette fiole, poursuivit Amos, semble contenir l’élixir de transformation. Il en reste deux gorgées. Je propose de réduire le coffre de la sorcière. Ensuite, Béorf et moi, nous nous transformons en corbeaux. Vous attachez le coffre-pendentif autour de mon cou et nous partons dans les airs à la recherche de l’île de Freyja. Une fois là-bas, nous trouvons du secours et nous revenons. C’est la seule solution !

— Il vaut mieux tenter cela que mourir de faim et de soif sur ce navire, répondit Banry.

— Peut-être mourrons-nous quand même, ajouta Rutha, mais nous quitterons la vie avec un espoir dans le cœur. Les véritables guerriers se nourrissent d’espoir et non de résignation.

Hulot et les frères Azulson donnèrent leur approbation.

— Dans ce cas, ne perdons pas de temps ! lança Amos en ouvrant le grimoire. Bon, je commence par toi, Béorf. Prends cette fiole et bois-en une gorgée… pas plus ! Ah oui, mets le dragon dans le coffre, nous allons l’emmener avec nous, puisqu’il est sous notre responsabilité. Nous y placerons également nos effets personnels.

Béorf s’approcha et saisit la fiole. Il la porta à son nez et fit une grimace de dégoût.

— C’est vraiment horrible, cette odeur ! On dirait de la crotte de mouton mélangée avec des œufs pourris !

— Avale, Béorf, ordonna gentiment le porteur de masques, c’est notre seule solution.

— Oui, oui…, acquiesça le gros garçon en se pinçant le nez. Ne t’inquiète pas, je n’en boirai pas plus qu’une gorgée !

Béorf s’exécuta, puis secoua violemment la tête en poussant une exclamation de dégoût. Amos plongea dans le grimoire et dit d’une voix forte et claire :

— Vaslimas mas corbeau, mas mas koite, valimas y juli.

Le gros garçon eut quelques spasmes, s’écroula par terre, puis se métamorphosa aussitôt en corbeau. L’oiseau avait des pattes poilues et de la fourrure d’ours partout sur le corps. Seules ses ailes avaient des plumes. Amos attribua cet étrange phénomène au fait que son ami était un béorite et que la mixture n’avait pas été créée pour sa race. Il apprit quelques formules par cœur, puis il rangea le grimoire dans le coffre. Le garçon lança ensuite une poudre blanche sur l’objet en disant :

— Aton na bar ouf, oug ignakar kilk !

Le coffre prit immédiatement la taille d’un petit pendentif. Amos but rapidement la dernière gorgée de la petite fiole et prononça encore ces mots :

— Vaslimas mas corbeau, mas mas koite, valimas y jul !

Dans de vives douleurs, son corps se métamorphosa bien vite en oiseau. Le garçon eut l’impression que tous ses os se brisaient en mille miettes. Une chaleur insupportable, comme une brûlure vive, l’envahit lorsqu’il sentit son nez se transformer en bec et son crâne se remodeler. Les béorites attachèrent le pendentif autour du cou d’Amos et amenèrent les deux amis à plumes sur le pont du navire. Goy tenait Amos dans ses mains tandis que Banry portait Béorf. Le gros garçon croassait de panique. Il essayait de dire aux autres béorites :

— Ne me lancez pas dans les airs ! Je ne sais pas comment voler ! Je dois m’habituer à mes ailes… Ne me lancez pas !

Seul Amos le comprenait. Il lui répondit :

— Ouvre tes ailes, Béorf, et tout ira bien !

— Tout ira bien ? ! s’énerva le gros garçon. Toi, tu as des plumes ; et moi, j’ai des poils ! En connais-tu beaucoup, des animaux poilus qui volent ?

— Tes ailes sont faites de plumes ! dit Amos en essayant de rassurer son ami. Il faut battre des bras… je veux dire : des ailes !

Solennellement, les béorites s’avancèrent à l’avant du bateau et, dans un geste théâtral, ils libérèrent les oiseaux en les lançant par-dessus bord. Amos étira ses ailes et commença à les agiter vigoureusement. Il sentit l’air le porter et comprit qu’il n’avait pas besoin de se fatiguer beaucoup pour se maintenir dans le vent. Tout était une question d’équilibre.

Béorf, quant à lui, ouvrit aussi les ailes et plana sur quelques mètres avant de piquer tête première dans la mer. Il dut redoubler d’efforts pour tenter de se sortir de sa mauvaise posture. En battant des ailes avec vigueur, il parvint, tant bien que mal, à s’extirper de l’eau. Sur le bateau, les béorites lui lançaient des mots d’encouragement. Ils applaudirent vivement lorsque le corbeau poilu décolla enfin de la surface de l’eau pour monter lentement vers le ciel. Amos plana et descendit rejoindre son ami.

— Ça va, Béorf ? croassa le porteur de masques.

— Ouais ! L’eau est bonne !

— Avais-tu oublié que nous étions des oiseaux et non pas des poissons ? lança Amos sur un ton moqueur.

— Très drôle ! répliqua Béorf, un peu froissé. Vraiment très drôle !

— Allez, Béorf, montons plus haut pour voir si nous ne pouvons pas apercevoir une île quelconque.

— Passe devant, je te suis !

Les deux corbeaux se rendirent jusqu’aux nuages.

— Regarde ! s’écria Béorf. Je vois quelque chose, là-bas !

— Où ? demanda Amos en regardant vers le sol.

— Non, pas dans la mer ! Là, devant !

— AH NON !

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Béorf qui distinguait mal la forme de l’animal volant. Il fonce vers nous ! Pas vrai ?

— Décidément, quelqu’un nous veut vraiment du mal ! Ce qui vient vers nous, cher Béorf, c’est un griffon.

— Un griffon ?

— Oui. Je me souviens d’avoir lu dans Al-Qatrum, les territoires de l’ombre, une description de cette bête. L’arrière de son corps est semblable à celui du lion. Il a une grande queue et des pattes postérieures aux griffes longues et pointues tandis qu’à l’avant, il possède le corps, la tête, les serres et les ailes d’un aigle. Apparemment, il est d’une force prodigieuse et peut soulever de terre un cheval. Il vit dans les montagnes, les grottes ou les falaises.

— Ce qui veut dire que la terre n’est pas loin !

— Il faut d’abord nous débarrasser de lui, répliqua Amos, parce qu’il se dirige manifestement vers nous, et je crois qu’il a décidé de nous gober pour son petit-déjeuner…

— C’est bizarre, j’avais entendu dire que les griffons étaient de gentils animaux, dit Béorf en volant à toute allure.

— Des balivernes et des contes pour enfants. Enfin, tu pourras bientôt constater par toi-même son gentil caractère et ses bonnes manières. ATTENTION ! LE VOILÀ !

Le griffon poussa un cri perçant qui fit frissonner les garçons. Il était un peu plus gros qu’un cheval et volait avec l’agilité des oiseaux de proie. Ses plumes bleu foncé sur la nuque, noires dans le dos, rouges sur la poitrine et ses très grandes ailes blanches lui conféraient une prestance hors du commun. Il avait également de longues oreilles rigides et pointues rappelant celles de l’âne ou du lapin. Un épais pelage doré couvrait l’arrière de son corps.

— Béorf ! lança Amos, tu me demandais si je connaissais un animal poilu capable de voler, eh bien, en voici un… Tu veux que je te le présente ?

— Non merci, hurla Béorf. C’est très gentil de ta part, mais je n’ai pas besoin d’un ami comme lui !

Le griffon passa juste au-dessus de Béorf en essayant de l’attraper avec son bec. Le béorite eut la présence d’esprit de plonger vers la mer. Il évita ainsi une attaque mortelle !

Poursuivant son chemin, la bête ouvrit ses serres et captura Amos de sa patte droite. Le garçon sentit une énorme pression qui lui coupa le souffle. Béorf, témoin de la scène, fonça sur le griffon et lui planta son bec derrière la tête. Cette riposte eut pour effet d’irriter le monstre qui, d’un seul mouvement, tourna sur lui-même et le saisit de l’autre patte. Béorf était maintenant, lui aussi, prisonnier des serres de l’animal.

— Qu’est-ce qu’on fait ? croassa le gros garçon en regardant Amos.

— Je… je l’ignore… répondit avec difficulté le porteur de masques qui s’étouffait. Je… je pense qu’il nous amène à sa tanière pour nous dé… nous dévorer !

— Tu as un plan ?

— Je réfléchis… Je ne fais que ça…

 

La Malédiction de Freyja
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